« Heure d’été, heure d’hiver : quelle heure choisir ? » Retour sur Entre midi & science (8/10/2019)

Publié par Claire Tantin, le 5 novembre 2019   69

Xl img 20191008 124242

Vous êtes curieux des sciences ? Désireux de comprendre les sujets de société et leurs enjeux ? Une fois par mois, à la Galerie Eurêka, venez rencontrer des spécialistes, poser vos questions et débattre avec eux autour d’un café lors des rendez-vous « Entre midi & science ».

Si vous n’avez pas assisté au dernier rendez-vous du mardi 8 octobre, « Heure d’été, heure d’hiver : quelle heure choisir ? », ce résumé vous en donnera un aperçu !

En présence de :

Pascal Hot, du laboratoire de Psychologie et Neurocognition (LPN) de l’Université Savoie Mont Blanc et Renaud Peisieu, de l’Association savoyarde pour le Développement des Energies Renouvelables (ASDER).

 Renaud Peisieu prend la parole en précisant les missions de l’ASDER : formation pour adultes dans le milieu de l’énergie ainsi que conseil et accompagnement sur les questions énergétiques. 


La question du changement d’heure est en premier lieu abordée sous l’angle énergétique par le représentant de l’ASDER : le changement d’heure a-t-il un réel impact sur la consommation d’énergie ?

 Renaud Peisieu : L’idée du changement d’heure afin d’économiser l’énergie date d’il y a plus de 200 ans. Elle avait été proposée par Benjamin Franklin dès 1784. En 1976, suite au choc pétrolier, il est décidé de faire correspondre les activités économiques avec les heures d’ensoleillement. L’horaire de lever moyen des français étant environ 6h50, il est donc intéressant, en termes d’économie d’énergie, de décaler nos horaires vers le soir (ce qui permet d’avoir les heures d’ensoleillement le soir) et de créer deux horaires, l’un pour l’été, l’autre pour l’hiver.

 Une étude de l’ADEME (Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie) de 2010, montre un résultat positif en termes de gain d’énergie. Le changement d’heure de l’été crée une surconsommation entre 5h et 7h mais cela correspond à un creux de demande électrique globale donc ce n’est pas gênant. Et la sous-consommation engendrée le soir entre 19h et 23h compense la surconsommation du matin dans le bilan global. Cela entraîne un gain énergétique sur l’année de 440 GW (gigawatts) soit une baisse d’émissions de gaz à effet de serre de 44 000 t.

A l’horizon 2030, le gain devrait être à peu près identique à celui de 2010. Si l’on met en perspective ce résultat avec la consommation nationale, le gain d’électricité est de 0,1%. Celui de la consommation globale est de 0,02% avec une baisse des émissions de gaz à effet de serre de 0,02%.

Les études effectuées dans les autres pays montrent aussi que chez eux, le changement d’heure permet un très faible gain énergétique. Du fait de ce gain très faible, il s’agit d’observer d’autres facteurs pour prendre la décision de l’arrêt ou de la poursuite du changement d’heure. Qu’en est-il plus particulièrement pour notre santé et quels sont les impacts du changement d’heure sur celle-ci ? 

Pascal Hot prend la parole pour aborder le sujet sous l’angle de l’impact du changement d’heure sur la santé.

L’existence d’une organisation temporelle dans le fonctionnement de l’organisme est une caractéristique de tous les êtres vivants. Chaque espèce présente ainsi des périodes d’activité et de repos prédites pour une période de temps donnée.

Cette organisation correspond aux rythmes biologiques. Trois types de rythmes ont été définis selon leur durée : les rythmes circadiens, d’une durée d’environ une journée (du latin circa-environ, et dies, jour) comme les phases d’activité et de repos, les rythmes ultradiens, d’une durée plus courte que 24h comme le rythme cardiaque ou respiratoire et les rythmes infradiens sur des durées plus longues que 24h comme la prise de poids (annuelle) ou le cycle ovarien (28 jours).

 C’est en 1962, que Michel Siffre (1932), spéléologue et scientifique français a montré l’existence de la présence de rythmes chez l’Homme. En réalisant une expérience sur son propre corps, il a pu mettre en évidence que nos rythmes se calaient sur une fréquence d’environ 25h même en dehors de tout indice temporel.

 Les rythmes biologiques sont donc endogènes, ils dépendent d’une base génétique. Ce n’est pas l’alternance lumière-obscurité qui donne ces rythmes mais celle-ci permet leur synchronisation. Hormis l’alternance jour-nuit, d’autres facteurs extérieurs vont donner des informations à une toute petite structure présente dans notre cerveau appelée NSC (noyaux suprachiasmatiques). Ces facteurs sont des synchroniseurs, ils donnent de la souplesse aux rythmes et permettent à notre organisme de s’adapter à l’environnement. Le plus fort de ces synchroniseurs est la lumière.

 Les rythmes proviennent des noyaux suprachiasmatiques ainsi que des organes, tissus et cellules de l’organisme grâce à leur aptitude à mesurer le temps. Les NSC sont considérés comme l’horloge centrale, celles présentes dans les organes, les horloges secondaires. 

Heure d’été, heure d’hiver ?  

 Le décalage de notre organisme avec le rythme naturel du Soleil va donc être d’une heure l’hiver, de deux l’été. La lumière stimule l’horloge centrale pour nous « prévenir » que c’est le matin. De ce fait, les horaires d’été et d’hiver donnent une information erronée à notre cerveau. Notre horloge centrale va donc être en décalage avec les horloges secondaires, régulées par les hormones.

Plus on se rapproche des heures « naturelles » et plus l’ensemble des horloges sont synchronisées avec l’environnement. L’idéal pour notre santé est donc d’être au plus près de l’heure naturelle. L’heure d’hiver étant la plus proche, elle est donc préférable pour notre santé.

 À chaque changement d’heure, notre organisme doit se resynchroniser comme c’est aussi le cas lors du travail posté ou de nuit. Cette modulation demandée à l’organisme implique un effort de celui-ci. Arrêter les changements d’heure permettrait de réduire les effets occasionnés. Par exemple, après les changements d’heure, des études ont montré une augmentation des problèmes cardiovasculaires, notamment au printemps où nous dormons une heure de moins. 

Par ailleurs, chaque individu possède un chronotype différent. Lié à l’horloge interne, il définit le moment où chaque individu est le plus efficace. Les changements d’heure  influent donc différemment sur chacun.

L’heure d’été présente toutefois un avantage avec son grand nombre d’heures d’ensoleillement. Elle permet la production importante de vitamine D ainsi que de nombreuses relations sociales. Ces dernières sont un efficace synchronisateur des rythmes et provoquent des effets bénéfiques sur le « bien vieillir » et le bien-être. 

Questions du public :

  • Quelles sont les pathologies associées au manque de soleil ?

Pascal Hot : La dépression saisonnière existe surtout dans les pays où il y a peu de lumière pendant le temps d’hiver. De nombreuses thérapies sont efficaces comme la luminothérapie. L’action sur la resynchronisation des rythmes biologiques améliore les effets dépressifs.

  • Quelle est l’économie réelle du changement d’heure en France et dans les autres pays ?

Renaud Peisieu : Au niveau de la consommation énergétique, l’économie actuelle peut être annulée par une augmentation de l’utilisation de climatiseurs. Le gain étant minime, il est donc important de tenir compte de l’effet des décalages horaires sur la santé. 

  • Quels sont les enjeux du changement d’heure sur la diminution des gaz à effet de serre ?

RP : La rénovation des logements a un impact plus important sur la diminution des émissions de gaz à effet de serre que le changement d’heure ! 66% des logements sont des « passoires » thermiques. L’enjeu est donc d’isoler les habitations pour diminuer les émissions de GES et être plus sobre, c’est-à-dire apprendre à mieux consommer l’énergie et utiliser des énergies renouvelables.

  • Quels sont les effets des aubes lumineuses pour se réveiller de façon naturelle ?

PH : Grâce à ce système, l’information du réveil arrive directement aux NSC, les noyaux suprachiasmatiques qui sont l’horloge centrale de notre organisme. Ces dispositifs doivent cependant avoir une intensité lumineuse élevée pour être efficaces. 


  • Quelle est l’heure optimale de lever sans tenir compte des contraintes sociales ?

PH : Il est idéal de se réveiller naturellement, selon les variations naturelles de l’environnement. Il est difficile pour notre cerveau de traiter des informations différentes de celles, naturelles, de l’environnement sans se désynchroniser.

RP : Il faut prendre en compte plusieurs facteurs : le réchauffement climatique, les nouvelles technologies et connaître l’impact des différents critères pour savoir sur quelle horaire il est plus judicieux de se caler. 

  • Quelles sont les répercussions d’un changement de rythme sur le corps humain ?

PH : Actuellement, la prise en compte des rythmes biologiques n’est pas assez importante. Des études ont montré que le décalage d’une heure augmente les troubles cardiovasculaires. Normalement, l’organisme se resynchronise avec une baisse du cortisol vers 3h du matin qui entraîne une baisse de la vigilance. D’ailleurs, les accidents majeurs comme celui de Tchernobyl se sont passés à cet horaire ! Le travail posté et la désynchronisation forcée qu’il implique, entraîne deux fois plus de troubles cardiovasculaires et 1,5 fois plus de dépressions. Il existe aussi des répercussions sur la santé physiologique des organes quand le rythme de travail change constamment comme c’est le cas pour les infirmières.

  • Est-ce que les femmes qui travaillent de nuit ont plus de cancers du sein ?

PH : Oui, c’est un résultat validé pour démontrer les liens entre risques cancéreux et troubles des horloges biologiques. Notre organisme contient de très nombreuses horloges qui sont situées jusque dans les cellules et la perturbation de celles-ci favorise le processus du cancer. Aujourd’hui, la chronopharmacologie est utilisée. Les médicaments, notamment les anticancéreux, sont donnés à un horaire défini de la journée et adapté à chaque personne. 

  • Quels sont les effets du changement d’heure chez les enfants ?

PH : En hiver, le changement d’heure pose peu de problème car il se situe pendant les vacances de la Toussaint. Il existe cependant des différences génétiques donnant des chronotypes variés. Certains sont « du matin », d’autres « du soir ». On sait désormais que les « lève-tôt » ont une souplesse plus faible face aux changements biologiques. Il existe aussi des différences en fonction de l’âge. Les enfants ont une sensibilité plus grande à la luminosité. Il faut donc adapter et imposer des horaires pour resynchroniser les rythmes des enfants.

  • Et les personnes déficientes visuelles ?

PH : L’absence de synchronisation par la lumière est compensée par d’autres facteurs comme la vie sociale.

  • Et les ados ?

PH : Leur réveil tardif le matin est plurifactoriel ! De nombreuses modifications d’hormones perturbent les rythmes, les jeunes veulent se démarquer des habitudes parentales et se couchent tard. Les adolescents ont aussi besoin de plus de sommeil d’où un réveil tardif le matin !


Conclusion

RP : Les changements d’heure ont peu d’impact sur les économies d’énergie. Baisser notre consommation se fera par la sobriété et le changement de façon de consommer.

PH : Il faut arrêter le changement d'heure mais aucun des deux horaires (été ou hiver) ne possède tous les avantages ! Il faut néanmoins privilégier les horaires les plus proches de l’heure naturelle du soleil.