"Perturbateurs endocriniens : nouvel enjeu de santé publique ?" Retour sur Entre midi & science (05/04/2022)

Publié par Claire Tantin, le 7 juillet 2022   110

Vous êtes curieux des sciences ? Désireux de comprendre les sujets de société et leurs enjeux ? Une fois par mois, à la Galerie Eurêka, venez rencontrer des spécialistes, poser vos questions et débattre avec eux autour d’un café lors des rendez-vous « Entre midi & science ».

Si vous n’avez pas assisté au dernier rendez-vous du mardi 5 avril, « Perturbateurs endocriniens : nouvel enjeu de santé publique ? », ce résumé vous en donnera un aperçu !

Pour échanger sur ce thème, Docteur Caroline Rouquier, gynécologue obstétricienne et formatrice en santé environnement est l’invitée de ce café scientifique.

Vous pouvez aussi écouter le café-débat et retrouver les questions du public sur l’enregistrement audio.

  • Repérer les différents polluants – Etat des lieux

Actuellement, plus de 140 000 substances polluantes nous entourent au quotidien. Dès ses débuts, la médecine a cherché à lutter contre les maladies infectieuses. Celles-ci sont désormais bien soignées grâce aux antibiotiques. Cependant, depuis 50 ans, on observe une augmentation des maladies non infectieuses. Ces dernières peuvent être des maladies métaboliques (diabète, obésité, etc.), des troubles de l’immunité (allergies, asthme, etc.), des maladies neurodégénératives, des troubles de la reproduction ou encore des cancers.

Déjà au temps d’Hippocrate (environ 460 ans avant JC - 377 avant JC), la maladie était considérée comme un processus corporel sous l’influence combinée de facteurs environnementaux (air, eau, lieux), de l'alimentation et des habitudes de vie.

Qu’est-ce qu’un perturbateur endocrinien ?

Un perturbateur endocrinien (PE) est une substance ou un mélange exogène possédant des propriétés susceptibles d’interférer avec le fonctionnement du système endocrinien et d’induire des effets nocifs sur la santé d’un organisme intact, de ses descendants ou au sein de sous-populations.

Sur l’ensemble des substances chimiques, il y aurait environ un millier de perturbateurs endocriniens. Dans cette grande famille des substances chimiques, les biocides sont des produits destinés à détruire, repousser ou rendre inoffensifs les organismes nuisibles, à en prévenir l’action ou à les combattre de manière chimique ou biologique. Dans le groupe des biocides, on trouve les pesticides, les insecticides, les rodenticides - produits utilisés pour lutter contre les rongeurs -, etc. Le terme « pesticides » est souvent associé aux produits utilisés en agriculture pour lutter contre les « mauvaises herbes » ou protéger les cultures des insectes et des moisissures. Pourtant, ce terme regroupe en réalité différents types de produits utilisés pour des usages très variés et les voies d’exposition à ces produits sont multiples. Ils sont présents partout dans notre environnement (eau, sol, air, etc.) et leur utilisation domestique contribue à l’exposition globale à ces produits.

Les néonicotinoïdes sont une classe d’insecticides agissant sur le système nerveux central des insectes.

Pour leur part, les perturbateurs endocriniens entrent en partie dans la famille des biocides.

Schéma C.Rouquier

Comment fonctionne un perturbateur endocrinien ?

Le système hormonal (ou endocrinien) est constitué de glandes (pancréas, ovaires, testicules, etc.) qui sécrètent des hormones (insuline, œstrogènes, testostérone, etc.). Ces hormones sont libérées dans la circulation sanguine et jouent des rôles clés dans de nombreuses fonctions essentielles de l’organisme : régulation de la glycémie, reproduction, développement du fœtus et de l’enfant, métabolisme, etc. Elles agissent sur des organes « cibles », à distance grâce à la présence de récepteurs sur ces organes.

Schéma C.Rouquier

Selon les substances, les mécanismes d’action peuvent être différents. Ils peuvent :

  • modifier la production naturelle de nos hormones en interférant avec leurs mécanismes de synthèse, de transport ou d’excrétion,
  • mimer l’action des hormones en se substituant à elles dans les mécanismes biologiques qu’elles contrôlent,
  • empêcher l’action de ces hormones en se fixant sur les récepteurs avec lesquels elles interagissent habituellement.

Les perturbateurs agissent aussi à différents niveaux : lors de la fabrication des hormones, durant le transport vers les organes cibles, sur les récepteurs des organes-cibles où le PE prend la place de l’hormone sur le récepteur cellulaire. Cela peut provoquer une activation, un blocage ou une intervention de l’organe au mauvais moment.

  • Connaître leurs impacts sur la santé


L’action du PE : une menace invisible !

De ces actions découlent un certain nombre de conséquences potentielles pour l’organisme, propres à chaque perturbateur endocrinien : altération des fonctions de reproduction, malformation des organes reproducteurs, développement de tumeurs au niveau des tissus producteurs ou cibles des hormones (thyroïde, sein, testicules, prostate, utérus…), perturbation du fonctionnement de la thyroïde, du développement du système nerveux et du développement cognitif, modification du sex-ratio… L’importance des conséquences dépend :

  • des doses d’exposition à ces substances : les effets d’une exposition à une dose forte ne sont pas forcément les mêmes que ceux associés à une exposition chronique à dose faible. Même si une exposition à une dose unique d’un produit est sans risque pour l’organisme, Il est possible que la répétition de cette exposition au cours du temps perturbe le système hormonal. Et le délai d’apparition des effets délétères des perturbateurs endocriniens est parfois très long.
  • de certaines périodes dites « de vulnérabilité » des êtres vivants face au risque toxique : un organisme ne subit pas les mêmes effets lorsque le contact avec un perturbateur endocrinien a lieu in utero, avant ou après la puberté. L’effet transgénérationnel de certains d’entre eux montre aussi que le risque sanitaire ne concerne pas uniquement la personne qui est exposée, mais aussi sa descendance.
  • de leffet cocktail des perturbateurs endocriniens. L’addition des effets de plusieurs composés à faibles doses, qui agissent sur les mêmes mécanismes biologiques, peuvent perturber l’organisme sans que chacun, pris isolément, n’ait d’effet.

Notre corps possède un patrimoine génétique au début de notre vie. Exposé aux perturbateurs endocriniens, l’être humain peut basculer de l’état de santé vers celui de la maladie.

Les firmes ont « fabriqué du doute » sur la dangerosité de ces produits par une manipulation du langage en minimisant le propos et un rejet de leur responsabilité, en créant du chantage au rendement et en manipulant certaines études scientifiques, enfin en réalisant des études sur la mortalité aigüe mais pas sur la toxicité chronique des produits.  

  • Apprendre à les éviter

Une des solutions pour les éviter est de diminuer le nombre de polluants dans notre environnement. Depuis l’extérieur, les voies de pénétration dans l’organisme sont nombreuses : par le placenta, par l’alimentation, par la peau, etc. Les polluants proviennent de l’air que nous respirons, de l’eau, des produits ménagers, des cosmétiques, des jouets, des vêtements, etc.

Certaines catégories de personnes sont plus « à risques » : les professionnels comme les agriculteurs, viticulteurs, arboriculteurs, jardiniers, dentistes, coiffeurs, esthéticiens, professionnels du ménage et nettoyage sont en contact fréquent avec les perturbateurs endocriniens. Les nourrissons sont aussi une catégorie à risque car l’immunité du bébé est encore faible. Leur foie n’est pas encore en mesure d’éliminer les produits toxiques et les effets néfastes apparaissent dès des doses minimes.

Connaître les perturbateurs endocriniens donne aussi des clés pour les éviter : ceux que l’on retrouve le plus fréquemment sont le bisphénol A, le DES (molécule proche de l’hormone œstrogène), les pesticides, les parabènes qui sont des conservateurs des produits alimentaires et des cosmétiques (E214 à 219), les phtalates (plastifiants notamment utilisés pour la fabrication du PVC et que l’on trouve dans les films plastiques), les dioxines (dans les fumées d’incinérateurs), les benzophénones   (filtres UV dans la crème solaire), les alkylphénols (dans la fabrication d’adhésifs et de peintures et qui sont très longs à se dégrader), les perfluorés (dans les textiles, les emballages ou les revêtements antiadhésifs d’ustensiles de cuisine.

An niveau épidémiologique, l’OMS estime qu’1/4 des décès sont dus à des causes environnementales. 40% pourraient ainsi être évités (dus au tabac, à l’alcool, à l’obésité…). L’ensemble des expositions environnementales auxquelles nous sommes soumis tout au long de votre vie (par l’alimentation, l’air respiré, les rayonnements que nous recevons, nos comportements, notre environnement sonore, psychoaffectif ou socioéconomique) est appelé exposome.

Ces multiples expositions entraînent des effets sur la santé, notamment au niveau de la reproduction avec une baisse de la fertilité et des pubertés précoces mais aussi au niveau de l’obésité dont les chiffres mondiaux ont triplé depuis 1975.

  • En conclusion, quelles sont les solutions ?

Au niveau de l’alimentation, les produits les plus contaminés sont les pommes, les salades, le blé (donc, la farine et les pâtes) : la solution est de choisir des produits bio de préférence ! Et de laver ou éplucher les produits.

Au niveau des contenants, il est important d’éviter l’utilisation de contenants en plastique : choisir des contenants en verre, sinon éviter le contact avec les aliments, ne pas faire chauffer et éviter de mettre les substances grasses et acides dans ces récipients.

Pour les produits ménagers, laver le plus possible à l’eau chaude seulement (une étude montre le rôle néfaste des perturbateurs endocriniens sur le microbiote et les problèmes d’assimilation au niveau de l’intestin). Penser à aérer, éviter l’eau de javel et utiliser peu de produit !

Pour les cosmétiques, choisir ceux avec peu de composés et utiliser les labels « charte cosmébio ».

Pour les jouets, éviter tous les jouets en plastique.